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Politique Internationale et Diplomatie


DISCOURS DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, M. NICOLAS SARKOZY,
SUR LA DEFENSE ET LA SECURITE NATIONALE

(Paris, 17 juin 2008)

Monsieur le Premier ministre,
Madame et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Président du Sénat,
Monsieur le Président de l'Assemblée nationale,
Mesdames et Messieurs,

Aujourd'hui, je suis venu vous parler de la France et de la sécurité des Français. Il n'y a pas de liberté, il n'y a pas d'égalité, il n'y a pas de fraternité sans sécurité.

Je veux parler de sécurité aux Français, en leur tenant un discours de vérité.

Je veux parler de la sécurité à ceux qui s'y consacrent sans compter, en particulier aux militaires et aux forces de sécurité intérieure et de sécurité civile. On doit pouvoir leur en parler sans qu'ils redoutent une remise en cause de leur engagement.

Je veux m'adresser également à nos partenaires en Europe, je veux m'adresser à nos Alliés, je veux leur dire comment la France entend participer à notre sécurité commune. Au fond, je souhaite parler à toutes les nations, et leur dire quel sera désormais l'engagement de la France pour le maintien de la paix.

A tous, je veux adresser un message simple : la France veut la paix, la France veut la sécurité. Pour elle-même et pour le monde.

Je veux vous dire, et dire à tous les Français, que la politique de défense et de sécurité de la France est à la croisée des chemins.

Nous devons aborder avec lucidité, avec sang-froid, les enjeux de sécurité de ce début de XXIème siècle.

***

Notre première ambition, c'est que le monde qui vient soit un monde meilleur.

Un monde meilleur c'est un monde où il y a de la liberté, de la démocratie et le respect des Droits de l'Homme.

Un monde où la responsabilité l'emporte sur l'égoïsme. Un monde où le dialogue et l'ouverture aux autres auraient vaincu le radicalisme et l'enfermement dans des idéologies de haine et d'exclusion.

Un monde qui trouverait, par la coopération et le dialogue, des solutions viables aux défis globaux du changement climatique, des grandes pandémies, de l'accès à l'eau et aujourd'hui de l'accès aux matières premières.

Un monde où chaque homme et chaque femme pourrait accéder dans son pays à une vie décente, à l'éducation et à la santé.

Une communauté internationale, enfin, qui se rassemblerait autour d'institutions multilatérales solides, représentatives des réalités d'aujourd'hui, à commencer par le Conseil de Sécurité et le G8 qui doivent être élargis à de nouveaux membres.

J'en ai la conviction, c'est la vocation de la France de porter cet idéal de paix et de liberté. C'est la vocation de l'Europe de l'incarner dans le monde actuel.

Car l'Europe, quels que soient les aléas institutionnels, a surmonté ses divisions, ses affrontements historiques, pour créer, par une union toujours plus étroite, un modèle unique de coopération entre les Nations. Notre Europe démontre au monde entier qu'entre des peuples qui se sont tant combattus, on peut construire un destin commun de paix et de prospérité. Ce n'est pas facile mais c'est quand même plus facile que ce que le continent, notre continent a connu avant l'Union européenne et, franchement, ceux qui vivaient avant l'Union européenne seraient bien amusés de nous voir si préoccupés par les débats institutionnels qui sont les nôtres, eux qui ont eu à vivre des affrontements meurtriers et moyenâgeux.

***

Chaque époque historique a un esprit. L'esprit du XXIème siècle, c'est la mondialisation. Prendre notre place dans ce monde nouveau, c'est notre premier objectif.

Nous avons tout pour y figurer au premier rang. Le dynamisme de notre population. Notre vitalité démographique. La puissance de notre industrie. L'excellence de nos technologies. La qualité de nos infrastructures. La richesse de notre patrimoine. Les enseignements de notre histoire.

Nous avons le devoir d'y figurer au premier rang. Nous sommes membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, nous portons une responsabilité particulière pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Etre membre permanent, ce n'est ni un statut, ni un privilège. C'est une mission au service du monde. J'ajoute que les pays qui souhaitent exercer ces responsabilités doivent aussi comme nous être prêts à en payer le prix du sang. J'entends que la France soit capable d'assumer cette responsabilité et de s'engager pour mettre en œuvre les principes de la Charte et la responsabilité de protéger. C'est ce qu'elle a fait encore cette année au Tchad, en prenant l'initiative, cher Bernard Kouchner, du déploiement de l'EUFOR. Et si la France n'avait pas été là, qui aurait fait à notre place ? C'est ce que nous faisons en Afghanistan avec le renforcement de notre contingent, dans le cadre des mandats de l'ONU.

Mais c'est l'incertitude qui est la marque du monde actuel. L'incertitude est fille de la mondialisation. L'incertitude est donc le fondement d'une nouvelle stratégie pour la France. Cette stratégie reposera sur la capacité d'anticipation et l'autonomie de décision. D'ailleurs, le Premier ministre le sait parfaitement sans capacité d'anticipation quelle est l'autonomie de décision ? Nulle.

La mondialisation a permis de formidables progrès : de plus en plus de peuples connaissent la démocratie, des dizaines de millions d'êtres humains sont sortis du dénuement, l'information et les connaissances se diffusent.

Mais la mondialisation n'a éliminé ni les dangers, ni la guerre. Le monde est confronté au terrorisme de masse, aux tensions qui naissent de la course aux matières premières, à des risques naturels et technologiques croissants.

L'Asie a connu un développement économique sans précédent. L'Asie est devenue un nouveau centre de gravité stratégique. Des facteurs de risque y persistent. L'Europe a un intérêt fondamental à la sécurité de la principale zone de croissance du monde.

Aux portes de l'Europe, dans la zone qui va de l'ouest africain jusqu'à l'Asie, en passant par la Méditerranée et la région du Golfe, les facteurs d'instabilité et de violence sont nombreux : revendications identitaires, radicalisations, conflits ouverts ou latents, terrorisme et même prolifération.

En Afrique, notre plus proche voisin, des tensions perdurent, prospérant sur des carences de la gouvernance, sur la pauvreté, le sous-développement, les trafics. Là aussi, des groupes terroristes s'implantent et instrumentalisent des situations pour favoriser quoi ? Leurs objectifs criminels.

En Europe, nos frontières terrestres et maritimes ne sont plus sûres. Et la Russie est revenue à une politique d'affirmation de sa puissance. Ce n'est insulter personne que de le dire.

Dans ce monde qui change, où émergent de nouvelles puissances économiques et militaires, le poids démographique et économique de l'Occident décroît mécaniquement. Nous conservons des atouts considérables, grâce à notre dynamisme et à notre technologie.

Depuis 15 ans, la France n'est plus menacée d'invasion. Les menaces ont changé de nature, elles sont diverses, mouvantes. Elles nous semblent lointaines, mais, ne nous y trompons pas, notre territoire national comme le territoire européen peut être frappé demain. C'est à ces menaces que la France, le peuple français, doivent être préparés.

Nous ne pouvons exclure la réapparition d'une menace majeure, de quelque nature qu'elle soit, qui mettrait en péril la survie même de la Nation.

Alors aujourd'hui, la menace immédiate est celle d'une attaque terroriste. Grâce à l'efficacité de l'ensemble de nos forces de sécurité, la France n'a pas été atteinte au cours de ces dernières années. Mais la menace est là, réelle, et nous savons que cette menace peut prendre demain une forme nouvelle, encore plus grave, avec des moyens radiologiques, chimiques et biologiques.

La prolifération continue de se développer. Un nombre croissant de pays vont disposer de missiles balistiques dont il faut bien dire que la portée s'allonge, jusqu'à atteindre plusieurs milliers de kilomètres, jusqu'à pouvoir frapper l'Europe.

Le risque d'attaques informatiques qui pourraient paralyser la Nation, n'est déjà plus une simple hypothèse : la France et plusieurs pays européens en ont été des victimes récentes.

Enfin, les systèmes spatiaux eux-mêmes ne sont plus invulnérables. Or ils sont essentiels à nos sociétés développées.

***

Face à ces menaces, la séparation entre sécurité intérieure et sécurité extérieure s'efface. Il est urgent pour la France d'en tenir compte. C'est la raison pour laquelle le Livre blanc définit une nouvelle stratégie de sécurité nationale. C'est la raison pour laquelle avec le Premier ministre, nous avons décidé la création d'un nouveau Conseil de défense et de sécurité nationale que je présiderai, qui sera le lieu de débat et de décision du gouvernement pour mettre en œuvre cette stratégie. Il pourra s'appuyer sur les analyses d'un Conseil consultatif de défense et de sécurité nationale, composé de personnalités qualifiées.

Bien sûr, il est très difficile de se mobiliser pour des dangers qui ne se sont pas encore matérialisés. Mais la défense de la France se joue désormais tout autant à l'intérieur de son territoire qu'à des milliers de kilomètres. La solution n'est pas de fermer les yeux sur nos vulnérabilités, mais, au contraire, de les regarder bien en face pour pouvoir les réduire. Nous devons accroître la résilience du pays, c'est-à-dire sa capacité à retrouver rapidement un fonctionnement acceptable, sinon normal, face à une crise majeure.

***

Pour relever ces défis, nous ne devons pas hésiter à remettre en cause nos certitudes et nos habitudes, c'est ce qu'il y a de plus difficile à faire en France.

Les Français ont confiance dans leur armée et les Français ont confiance dans les forces de sécurité, ils ont raison, car les hommes et les femmes qui les composent ont un dévouement sans faille. Mais les Français observent le monde qui change autour d'eux, et dans le fond, les Français ne savent pas vraiment ce qui est fait pour les protéger et pour défendre leurs valeurs.

Les militaires sont motivés par leurs missions, les militaires sont fiers, à juste titre, de la confiance de leurs compatriotes. Pourtant, chaque jour, ils constatent les difficultés auxquelles ils sont confrontés. On va parler clair : la disponibilité des matériels ou le renouvellement des équipements majeurs. Il n'y a pas un militaire qui ne se pose pas des questions. Ils ne comprennent pas que l'effort considérable, car il est considérable, fait ces dernières années pour redresser le budget de la défense ne se traduise pas rapidement dans leur quotidien. J'ai bien conscience qu'il y a un décalage entre les masses de crédits immenses dont on entend parler et la réalité de ce que voient nos militaires sur le terrain.

Les forces de sécurité savent que leurs missions vont bien au-delà de la garantie de la sécurité quotidienne des Français. Elles sont conscientes qu'elles jouent un rôle fondamental dans la sécurité de la Nation. Elles le voient au quotidien quand elles participent à des exercices de crise, ou quand elles participent au plan Vigipirate. Mais les forces de sécurité, et même les armées, savent-elles vraiment ce que la Nation attendrait d'elles, si elle venait à subir une crise de très grande ampleur sur le territoire ?

Tous savent que dans un monde marqué par l'incertitude stratégique, la France doit changer pour rester elle-même. J'ai un devoir, en tant que chef des armées, c'est de dire à chacun la vérité, en tout cas, telle que nous l'avons analysée.

Pour construire l'armée professionnelle, la France a consenti un effort important, mais elle a aussi rencontré des difficultés indéniables qu'il n'est pas possible de résoudre simplement en ajoutant des crédits. Malgré les efforts récents, notre planification de sécurité, dans la perspective de crises majeures, n'est pas à la hauteur, ni de l'attente des militaires, ni de l'attente des Français.

Ces difficultés, je le dis comme je le pense, ne doivent plus être "secret défense". Ces tabous, je veux les lever. Ces défis, nous allons les relever. En disant où nous en sommes vraiment, et où nous devons aller, au fond je veux rendre son sens à l'action collective, qui est une valeur fondamentale de toute la communauté de défense et de sécurité. D'abord pour qu'il y ait de la confiance, il faut qu'il y ait de la vérité. C'est la clé.

Pour assurer la sécurité de nos enfants, la communauté nationale et la communauté de la défense et de la sécurité doivent se mobiliser, ensemble.

Je pense aujourd'hui à nos enfants, et aux enfants de nos enfants. Il ne faut pas qu'un jour, ils nous reprochent d'avoir renoncé aux ambitions et au rang de la France. Car le rang de la France, c'est l'héritage que nous tenons de nos pères. Nous avons le devoir de le transmettre aux générations futures. Le problème, c'est que les difficultés, on les a au moment pour la décision, les avantages, on les a très longtemps après.

Mais si nous laissons à nos enfants, une montagne de dettes, ils pourront tout autant nous demander des comptes. L'indépendance d'un pays, c'est aussi son indépendance financière, et nous savons tous qu'il n'est pas bon pour le pays de dépenser chaque année plus que la totalité du budget de la défense simplement pour payer les intérêts de la dette. Ce n'est quand même pas moi qui invente cette situation. C'est une vérité, elle n'est pas bonne à entendre. Mais c'est une bonne vérité. Et je n'ai pas l'intention de la masquer et les militaires sont des citoyens. Ils doivent aussi connaître le contexte dans lequel les responsables premiers d'un pays prennent leurs responsabilités. Un budget de la défense pour payer les intérêts de la dette, ce n'est pas de l'indépendance financière. Et ce n'est pas de l'indépendance tout court.

***

Les enjeux sont immenses. En tant que chef des armées, j'en suis conscient. Je le dis aujourd'hui : la France restera une grande puissance, une grande puissance diplomatique, Monsieur le ministre des Affaires étrangères, et une grande puissance militaire, Monsieur le ministre de la Défense, je m'y engage. Avec le Premier ministre, ce ne sont pas des choix que nous faisons à la légère. Je sais que l'on m'a reproché de m'exprimer sur ces questions un peu tard. Pour analyser la situation, il faut un peu de temps, surtout pour prendre les décisions que je vais annoncer.

Je m'engage à ce que la France soit une grande puissance diplomatique, une grande puissance militaire, devant les Français.

Je m'y engage vis-à-vis de chacun d'entre vous, vous qui avez fait de cette ambition une vocation.

Je m'y engage vis-à-vis de nos Alliés et de l'Europe, parce que l'Europe et nos Alliés attendent de savoir ce que nous allons faire. Nous ne sommes pas seuls.

Comme vous, j'entends les déclinistes et les pessimistes. Ils annoncent que le Livre blanc donnerait le signal du déclassement militaire de la France.

Moi, je retourne la question. Où est-il, le déclassement militaire de la France ? Dans la capacité à projeter une force de 30.000 hommes, partout dans le monde ? Alors on n'a pas la même conception du déclassement. Ou dans le constat que notre armée d'aujourd'hui n'a qu'un char Leclerc sur deux en état de fonctionner ? Cela, c'est du déclassement militaire.

Pensez-vous qu'il réside dans l'affichage complaisant d'un modèle d'armée doux aux oreilles, mais dont on sait qu'il ne sera pas financé ? Ou dans la vérité et la cohérence des ambitions et des moyens ? Je ne serai pas l'homme qui mentira à la communauté militaire et à la communauté de défense. Ni à personne d'ailleurs.

La vérité c'est que nous devons arrêter de maintenir à bout de bras certains des matériels dont vous vous servez tous les jours : des avions ravitailleurs qui ont 45 ans, des blindés légers qui ont 28 ans, des hélicoptères Puma qui ont 30 ans. Alors il faut investir davantage dans les équipements. Et pour cela, il faut faire des choix.

La vérité c'est qu'il faut arrêter de croire que notre armée se mesure à la hauteur de ses seuls effectifs. Il faut une armée équipée, entraînée, modernisée. Dans le contexte financier dont j'ai parlé, il faut faire des choix et il faut regarder la situation telle qu'elle est.

J'entends dire "l'objectif d'économies l'a emporté sur les ambitions militaires". C'est quand même extraordinaire ! C'est exactement l'inverse, ce que nous avons fait, avec le Premier ministre et le gouvernement : ce sont précisément les économies qui permettront de réaliser les ambitions militaires qui correspondent à notre stratégie. C'est le bon usage de l'argent public qui permettra de renforcer nos capacités opérationnelles.

C'est là tout le sens de mes décisions et ce ne sont que des décisions de bon sens. On ne construit pas une défense pour elle-même, on la construit pour répondre à une stratégie et à des besoins. Et ils évoluent en permanence. C'est ce que nous faisons aujourd'hui : adapter notre défense à la réalité ou à la probabilité des menaces pour les 15 ans à venir et trouver les marges financières pour lui garantir les équipements dont elle a besoin. Plus facile à dire qu'à faire, j'y viens.

C'est pourquoi, je m'engage à consacrer 377 milliards d'euros d'ici 2020 à nos armées dont 200 milliards d'euros pour les équipements. Que l'on m'entende bien, le budget de la défense ne baissera pas, l'inflation sera compensée, et le budget progressera dès 2012, donc pendant mon mandat.

Car il y a une cohérence dans tout cela. Toutes les réformes se tiennent. Elles visent, comme je m'y suis engagé, à revenir au plein emploi et à augmenter le potentiel de croissance et d'innovation de notre économie. Toutes les réformes que nous avons lancées, et pas seulement celle de la défense, permettront de nous recréer des marges de manœuvre qui, en retour, bénéficieront aux missions prioritaires du pays. Sur ces objectifs, je m'engage aujourd'hui, avec François Fillon, vis-à-vis de vous et vis-à-vis de tous les Français.

Les réformes que nous avons confiées à Hervé Morin, c'est 3 milliards d'euros de plus par an pour l'équipement des forces armées. C'est quelque chose, quand même, 3 milliards d'euros par an dans le contexte actuel. C'est une hausse de près de 20% des crédits d'équipement. On en a besoin et ce n'est pas du luxe.

C'est pour cela que ces réformes il faut les faire ; parce qu'on va réinvestir dans la défense tout ce que l'on aura économisé. Dans les matériels, mais aussi dans l'entraînement et dans la condition militaire. Le Premier ministre et moi, allons inscrire ce principe dans la loi de programmation militaire.

Pour m'engager auprès de vous, j'ai demandé au ministère de la Défense et au ministère des Finances qu'ils se mettent d'accord sur les moyens à accorder à la défense. Je dois d'ailleurs, cher François, rendre hommage à nos deux ministres, pour le travail en commun qui a été engagé.

C'est avec cela que nos fantassins pourront s'engager à moindre risque dans des opérations en zone urbaine.

C'est avec cela que nos forces auront enfin une vraie mobilité stratégique et tactique.

C'est avec cela que nous resterons dans le peloton de tête des armées qui comptent.

Ma responsabilité, c'est qu'à chaque fois que nous décidons d'envoyer un soldat français en opération, il ait l'entraînement, les équipements et l'environnement nécessaires à sa mission, pas de façon théorique, de façon réelle.

Je sais que chacun d'entre vous espère servir dans une telle armée. Je sais que les Français espèrent tous être défendus par une telle armée. Nous allons la construire.

Pour atteindre ces objectifs, les armées vont poursuivre leur modernisation, qu'elles ont entamée en 1996 avec la professionnalisation qui était une bonne décision. C'était une étape capitale de la transformation de notre défense, c'était aussi une décision courageuse, un défi colossal, et une ambition collective portée par l'ensemble des armées et vous avez rempli cette tâche comme peu de corps sociaux auraient été capables de la remplir.

Mais il faut revoir maintenant l'organisation de nos soutiens. Il faut concentrer les implantations. Il faut ramener les effectifs au niveau des objectifs opérationnels. D'ici 6 à 7 ans, le format global des armées, civils et militaires compris, sera de 225.000 hommes. L'armée de terre comptera 131.000 hommes, l'armée de l'air 50.000 hommes et la marine 44.000. Je sais, je l'assume, c'est une baisse substantielle des effectifs. Elle portera avant tout sur les soutiens et l'administration, ce qu'on dit souvent et qu'on fait si rarement.

En même temps, des mesures d'accompagnement seront mises en œuvre. Nous allons être inventifs pour compenser la fermeture ou le transfert des implantations militaires ; les territoires les plus fragiles seront accompagnés, j'en prends l'engagement. Les deux volets de ces mesures vous seront bientôt présentés. Mais que les choses soient claires, dans mon esprit, l'armée, cela assure la sécurité de la nation, pas l'aménagement du territoire. Et les militaires n'y sont pour rien si les décisions politiques n'ont pas été prises. Je sais parfaitement qu'avec le Premier ministre et le ministre de la Défense, nous serons confrontés à des manifestations et à des protestations. Mais qu'est-ce que l'on veut, une armée qui fait de l'aménagement du territoire et qui n'est pas opérationnelle ou une armée opérationnelle qui assure la sécurité des Français et une politique gouvernementale, cher Hubert Falco, au service de l'aménagement du territoire ? Il faut choisir et ce débat là chacun sait que cela fait des décennies que nous le connaissons. Eh bien aujourd'hui, nous le tranchons. Et je le tranche et je l'assume.

***

Grâce au travail acharné de tous ceux qui ont contribué à le rédiger, et auxquels je tiens à rendre un hommage appuyé, et à adresser, cher François, nos remerciements sincères, le Livre blanc trace ainsi la voie pour dégager les marges financières qui nous faisaient tant défaut.

Mais il va bien au-delà. En s'appuyant sur la réalité des menaces et des défis du XXIème siècle, il nous donne les clés pour de vrais choix stratégiques, pour fixer les priorités, pour hiérarchiser nos efforts, pour organiser dans le temps la transformation de nos armées et de nos forces de sécurité.

Notre effort de défense et de sécurité nationale s'appuiera désormais sur cinq grandes fonctions stratégiques. Elles sont autant d'objectifs majeurs fixés aussi bien aux forces qu'aux administrations.

Premièrement. La France doit avoir une vraie autonomie d'appréciation et de décision. C'est en connaissant, par nous-mêmes, les réalités du monde, c'est en anticipant les crises, que nous garantirons notre indépendance et la sécurité des Français.

La fonction "connaissance et anticipation" sera prioritaire. J'ai décidé d'un effort massif, massif, d'investissement sur le renseignement, notamment d'origine spatiale, et qui bénéficiera aussi bien aux chefs militaires qu'aux décideurs politiques.

Nos services de renseignement doivent être efficaces, mieux coordonnés, agir dans le respect des valeurs républicaines. Pour cela, nous avons souhaité le regroupement des services du renseignement du ministère de l'Intérieur au sein de la nouvelle direction centrale du renseignement intérieur. Bravo pour cette réforme. Et c'est dans le même esprit que j'ai décidé d'instaurer à la présidence de la République la fonction de coordonnateur du renseignement. Il orientera les services et assurera la cohérence de leur action.

Deuxième mission. La dissuasion est un fondement essentiel de notre stratégie. Je me suis exprimé à ce sujet à Cherbourg, le 21 mars dernier. Certains nous disent que la dissuasion nucléaire n'est pas adaptée au XXIème siècle. Je n'en crois rien. D'abord, parce qu'elle est l'assurance-vie de la nation dans un monde incertain. Ensuite, parce qu'elle garantit notre indépendance et notre liberté d'action face à toute menace ou tout chantage contre nos intérêts vitaux. J'entends donc que la France dispose de telles capacités aussi longtemps que les armes nucléaires seront nécessaires à notre sécurité.

Troisièmement. L'Europe et la France sont aujourd'hui plus exposées. La fonction de "protection" des populations et du territoire doit donc être érigée en priorité.

Nous devons nous prémunir contre toute crise majeure sur le territoire national, qu'elle soit intentionnelle ou non. C'est la raison pour laquelle nous devons nous doter d'un système d'alerte et d'information des populations. C'est la raison pour laquelle vous devez disposer d'équipements de protection contre les risques nucléaires, radiologiques, biologiques, chimiques. C'est la raison pour laquelle nous devons développer des moyens de détection et d'alerte avancée des tirs de missiles balistiques.

Face aux attaques informatiques, j'ai décidé de doter, pour la première fois, la France de capacités défensives et offensives, qui concerneront aussi bien toutes les administrations que les services spécialisés et les armées.

Cette stratégie de protection doit conduire à une réorganisation de nos efforts et de nos moyens, à une plus grande coordination entre les différentes forces, entre les civils et militaires, entre l'Etat et les collectivités locales, entre l'Etat et les entreprises, entre les pouvoirs publics et les médias, en temps de crise bien sûr. S'agissant des forces de sécurité, la stratégie de sécurité nationale exigera un effort qui sera intégré dans la future LOPPSI.

L'organisation de la planification et de la gestion de crise sur le territoire sera revue. J'ai demandé au ministre de l'Intérieur de repenser l'organisation de son ministère à cette fin. La réaction face aux crises sera organisée en associant préfets, policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers et les armées. Au niveau territorial, les préfets de zones de défense et de sécurité coordonneront l'action de l'Etat. Je sais que Michèle Alliot-Marie saura mobiliser son administration vers cet objectif qui est majeur.

Quatrièmement. Les capacités d'intervention de la France seront très importantes. Franchement, être capable de projeter 30 000 hommes, 70 avions de combat, 1 groupe aéronaval et 2 groupes maritimes ce n'est pas franchement un déclassement militaire. Qui, aujourd'hui, a l'ambition d'avoir une capacité de ce niveau, d'être capable d'entrer en premier sur un théâtre d'opération, d'y assumer la responsabilité d'être nation-cadre, c'est-à-dire de fédérer une coalition autour de ses capacités de commandement ? Ouvrons les yeux, ces pays ne sont pas nombreux comme on le voit à chaque fois qu'il faut trouver une nation-cadre.

Et puis je crois qu'il faut regarder le monde tel qu'il est : sans paranoïa, et sans excès d'angélisme. Projeter 30.000 hommes, c'est déjà accepter le principe que notre pays pourrait s'engager dans une guerre, car avec 30.000 hommes c'est bien une guerre dont il s'agit. Ces capacités devront être adaptées, de façon à pouvoir agir sur l'arc stratégique prioritaire pour la défense des intérêts de la France. Cet arc stratégique, nous l'avons analysé, c'est de l'Atlantique à l'Océan Indien.

Cinquièmement. Etre capable de faire des choix, c'est aussi admettre une forte inflexion dans les modalités de notre contribution à la prévention des crises.

Nous devons adapter nos moyens pré-positionnés. Je n'hésite pas d'employer le mot, les recentrer vers nos zones d'intérêts stratégiques, notamment sur l'axe stratégique que j'ai évoqué.